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(1804-1893) |
Schoelcher "l'Abolitionniste" : c'est lui qui prépara le décret du 27 avril 1848 d'abolition de l'esclavage dans les colonies . |
VICTOR SCHOELCHER, ABOLITIONNISTE ET REPUBLICAIN
Victor Schoelcher, homme d’Etat peu connu en métropole est réputé dans les départements et territoires d’outre-mer et dans les anciennes colonies de la France sous le surnom de « l’Abolitionniste ». C’est en effet lui qui fut à l’origine de l’abolition de l’esclavage en France mais ses nombreuses actions en faveur des défavorisés, son inlassable activité au service de causes humanistes eurent autant d’importance que son abolitionnisme.
Cette grande figure de la République est méconnue de la plupart des Français qui ne se souviennent même pas que lors de son accession à la présidence de la République, François Mitterrand alla déposer au Panthéon une rose sur les tombeaux de Jean Jaurès, de Jean Moulin et d’un obscur personnage du nom de Schoelcher.
L'abolitionniste
Victor Schoelcher est né à Paris le 21 juillet 1806. Son père, d’origine alsacienne, possédait un magasin de porcelaines réputées mais le jeune Victor n’avait pas de goût pour le commerce. Il était attiré par la littérature, la musique, la peinture… Il fit cependant un voyage au Mexique et aux Antilles pour y ouvrir de nouveaux marchés et ce fut pour lui l’occasion de découvrir les horreurs de l’esclavage. La condition dans laquelle étaient maintenus les esclaves, le sort qui leur était réservé par leurs maîtres, les atrocités dont ils étaient victimes épouvantèrent Victor Schoelcher qui mit à profit son séjour pour mener une enquête approfondie sur l’esclavage et rédigea à son retour divers ouvrages et de nombreux articles sur ce sujet. Aucune éducation particulière n’avait été à l’origine de cette prise de conscience. Victor Schoelcher avait simplement ressenti un choc particulièrement violent qui avait fait naître en lui un sentiment de révolte qui ne le quitta jamais. Il disait de lui-même : « Je ne suis pas un grand esprit ; je ne suis qu’une intelligence de cinquième ordre et je serais heureux si ma vie servait à prouver qu’un homme peut être quelqu’un sans posséder une intelligence au-dessus de la moyenne, par la seule intégrité de sa manière d’être, par la dignité de sa vie qui force le respect de ses concitoyens. »
La Première République avait aboli l’esclavage (le 16 pluviôse de l’An II, soit le 4 février 1794) mais celui-ci avait été rétabli par Bonaparte en même temps que la traite (le 30 floréal de l’An X, soit le 20 mai 1802). Dès 1845, Schoelcher fit promulguer un texte qui limitait les châtiments corporels infligés aux esclaves, leur accordait le caractère de « personnes civiles » (car, selon le Code noir édicté par Colbert, ceux-ci n’étaient que des meubles »), rendait obligatoire leur instruction élémentaire… Les colons refusèrent d’appliquer ce texte qui resta lettre morte. En 1848, Schoelcher, qui était en Gambie, apprit l’avènement de la IIe République. Il rentra aussitôt à Paris et obtint du gouvernement provisoire de régler l’affaire des colonies et de l’émancipation des esclaves.
C’est le 27 avril 1848 que sortit le décret d’abolition de l’esclavage. En août, Schœlcher fut élu député de la Guadeloupe et de la Martinique.
Cependant, Schoelcher affirmait que les textes ne valent rien tant que l’on n’a pas la volonté de les appliquer, c’est pourquoi il fit renouveler une partie du personnel colonial, ce qui lui valut une campagne de calomnies (il était accusé de pousser les Noirs à la révolte, d’encourager la corruption des mœurs…).
Le décret d’abolition avait été promulgué de justesse car le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte fut élu président de la République et les réactionnaires firent un retour en force mais le décret ne fut pas abrogé. Schoelcher fut chargé de fixer et de répartir les fonds d’indemnisation pour les planteurs.
Un républicain convaincu
L’œuvre de Schoelcher ne se limite pas à sa lutte contre l’esclavage car celle-ci fait partie d’un plan plus vaste, la défense humaniste des principes républicains. Plus qu’à la simple proclamation de la devise « Liberté, égalité, fraternité » , Schoelcher veut aboutir à une application concrète, dans une République démocratique dans son essence et sociale dans ses réalisations. Comme le dit Aimé Césaire, il n’est pas « ce Don Quichotte verbeux qui n’a guère à opposer au cours du monde que le ronronnement de sa bonne conscience (…). C’est ici que très précisément Schoelcher dépasse l’abolitionniste et rejoint la lignée de l’homme révolutionnaire : celui qui se situe résolument dans le réel et oriente l’histoire vers sa fin. »
Convaincu que la République est le seul système de gouvernement capable d’assurer la paix et la prospérité, il est inébranlablement antimonarchiste car selon lui le pouvoir royal supprime toute notion d’équité et renforce l’égoïsme.
Comme le dit si justement Anne Girollet (voir plus bas : bibliographie) : « Schoelcher n’est pas un républicain du lendemain, c’est un républicain de la veille ». Son parcours politique le démontre : sous la Monarchie de juillet, il milite pour la République, secrètement dans les sociétés et les loges maçonniques et, publiquement, en dénonçant le régime dans ses écrits, en participant à la création de journaux républicains. Sous la IIe République, il appartient au parti de la Montagne, sous la IIIe République on le trouve au groupe radical de la Gauche républicaine.
Il accepte, en octobre 1879, de faire partie du comité de patronage du journal La semaine anticléricale, présidé par Victor Hugo et Louis Blanc. Il se retrouve président du bureau du journal le 1er mai 1880, jour de la fondation de l’Union démocratique anticléricale. En mai 1881, il préside, au Grand Orient de France, le congrès anticlérical. Schoelcher fait un discours à l’ouverture et à la clôture du congrès. Il constate le recul des croyances et affirme qu’il faut enrayer le cléricalisme pour que triomphent les « doctrines de la libre-pensée fondées sur la raison et la science. » Pour cela, dit-il, il est nécessaire d’instruire l’homme et de répandre l’instruction gratuite, laïque.
Schoelcher paya beaucoup de sa personne. Il ne se contenta pas de rédiger des textes en faveur de ses convictions mais descendit dans la rue pour les défendre. Lors du coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, il fait partie du comité de résistance chargé de centraliser l’action et d’organiser le combat, aux côtés de Victor Hugo et d’autres députés. Ceints de leur écharpe, les principaux membres de ce comité se rendent au faubourg Saint-Antoine pour alarmer les ouvriers et participer à la défense de la première barricade. Schoelcher, bras croisés, sans armes, affronte la troupe (un coup de baïonnette déchire sa redingote). Victor Hugo dira de lui : « Schoelcher est une nature de héros ; il a la superbe impatience du danger. »
Pendant tout le Second Empire, il vivra en exil pendant plus de dix-huit ans, refusant intraitablement l’amnistie qui lui est proposée car il n’accepte aucune faveur d’un régime illégitime et ne croit nullement aux promesses données par un gouvernement qu’il exècre.
Toute sa vie, Schoelcher mit ses ressources personnelles au service de son idéal républicain. Quand, à la mort de son père, il prit la succession du magasin de porcelaine, il réunissait dans son arrière-boutique des gens lettrés et des militants. Il puisait dans sa caisse pour alimenter les journaux républicains d’opposition et payer leurs amendes. Devant cette situation et constatant qu’il n’avait ni goût ni aptitude pour le commerce, sa mère préféra lui assurer de confortables revenus de sorte qu’il put abandonner les affaires et se consacrer à ses activités politiques. Elles furent extrêmement diverses. En effet, ses discours, propositions de loi, brochures et articles touchent pratiquement tous les domaines : droits et libertés de l’homme et du citoyen ; protection des personnes dont la liberté d’action est entravée par des contraintes juridiques, économiques ou sociales ; institutions étatiques ; légitimation du pouvoir ; notions de souveraineté et de loi ; rôle de l’Etat ; place de la religion et des Eglises ; organisation administrative, judiciaire et locale ; peine de mort ; détention pénitentiaire ; rôle de la presse…
Cette fiévreuse activité déboucha sur des applications concrètes des principes républicains au profit des déshérités : on lui doit d’avoir fait couvrir et chauffer les wagons de troisième classe (qui, avant lui, laissaient les voyageurs à la merci des intempéries), d’avoir imposé pour la même classe des salles fermées dans les paquebots (car les gens peu fortunés voyageaient sur le pont, sous des tentes), l’abolition de la bastonnade dans les bagnes et des châtiments corporels dans la Marine… Il a milité pour une instruction publique, laïque et obligatoire, pour un plus grand accès à la culture par la presse, les bibliothèques et les musées, pour la diminution des heures de travail, contre la peine de mort…
Grand amateur d’art, de musique, de livres, très fortuné, Schoelcher ne garda pas pour lui les trésors accumulés au cours de son existence. Désintéressé, il se dépouilla de tous ses objets rares et précieux : il offrit en 1872 sa collection de livres sur Haendel à la bibliothèque du Conservatoire et peu avant sa mort (en 1893) fit don à la Bibliothèque nationale de mille huit cents volumes, à l’Ecole des Beaux-Arts de neuf mille gravures. Il fit également des dons au Muséum, au Musée ethnographique du Trocadéro et à d’autres établissements publics. Il garnit pour la Martinique une bibliothèque de dix mille volumes, envoya à la Guadeloupe des collections d’art pour y créer un musée…
Un humaniste
Schoelcher appartient à une espèce rare, celles des hommes politiques humanistes qui mettent toute leur énergie et leurs ressources à la réalisation de leurs idées. Ses écrits et ses discours ne furent pas simple verbiage, ses actions vaine agitation. On peut dire de lui qu’il fut un honnête homme voué aux causes les plus généreuses, un modèle qui force le respect à la manière de ces personnages exceptionnels qui, comme Montaigne, Voltaire, Hugo, Jaurès…, oeuvrèrent pour le progrès de la conscience humaine et l’amélioration du bien-être général.
Considérant que la construction de la République n’était pas achevée tant que ses principes ne se traduisaient pas directement dans les faits, il milita sans relâche pour une marche en avant de l’humanité vers plus de justice et de liberté.
La République française l’a honoré en transférant sa dépouille au Panthéon.

Bibliographie
Les ouvrages suivants sont à l’origine des extraits cités dans cet article :
- Anne GIROLLET, Victor Schoelcher, abolitionniste et républicain : approche juridique et politique de l’œuvre d’un fondateur de la République, Karthala, 2000, 28 euros.
(Thèse d’Anne Girollet qui obtint pour celle-ci la mention « très honorable avec félicitations du jury ». En février 1999, elle fut gratifiée du Premier Prix de thèse de la Faculté, Prix Henri Gazin)
- Anne GIROLLET, Victor Schoelcher, républicain et franc-maçon, Editions maçonniques de France, 2000, 7,50 euros .
(Cet ouvrage développe un aspect des activités maçonniques de Victor Schoelcher qui s’exercèrent dans le cadre plus vaste de son œuvre humaniste)
- Site Internet d’Anne Girollet consacré à Victor Schoelcher : http://www.girollet.com/anne/
(Rappelons cependant que si l'esclavage traditionnel est censé avoir disparu, une autre sorte d'asservissement subsiste de nos jours. Le travail forcé auquel sont assujetties des millions de personnes pour des raisons économiques - dont de nombreux enfants - constitue une forme contemporaine d'esclavage).
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